Po8

Inscrit le: 06 Oct 2006 Messages: 22 |
Le 23 Oct 15:15
Je les vois, je les entends.
Ils sont deux.
Deux en blouses blanches, penchés sur lui.
Je reconnais l'un d'eux, petit, basané.
Je l'avais surnommé le tortionnaire des urgences, lui qui semblait s'amuser un jour de me coudre l'ongle alors qu'il me suturait le pouce.
Avez-vous déjà essayé de vous transpercer un ongle avec une aiguille?
Je vous garantis une jouissance à nulle autre pareille, à hurler de rire.
Je me demande ce qu'il va inventer aujourd'hui pour faire souffrir le pauvre corps devant lequel il s'est maintenant agenouillé.
Il ouvre une sorte de petite mallette, en extrait des cordons munis d'électrodes qu'il applique sur la poitrine dénudée qui lui fait face, enfonce un interrupteur et l'appareil se met à parler, semble lui donner des ordres.
"Fibrillation ventriculaire", annonce une voix au timbre métallique, "charge en cours", "choc dans cinq secondes".
Je pense avoir pigé, ce machin semble avoir la prétention de remettre sur le droit chemin le cœur du malheureux.
De mon coté, j'éprouve l'étrange impression de flotter entre deux eaux, entre deux airs devrais je plutôt dire.
Une immense sensation de bien être m'envahit.
Quelque chose me tracasse toutefois, je voudrais me déplacer mais aucun de mes membres ne réagit aux appels de mon cerveau.
Il me semble en fait ne plus en avoir, de membres, ni de corps en fait, d'ailleurs à quoi pourraient ils bien servir puisque je flotte sans effort.
Soudainement, je réalise que ma pensée seule suffit à me faire évoluer dans l'espace.
J'ai conscience d'avoir atteint ce qui me semble être le sommet de l'évolution humaine, je suis en quelque sorte devenu un "homme pensée". Plus de contraintes physiques ou matérielles," je pense donc je suis".
Aucun obstacle ne parait devoir m'arrêter.
Je m'amuse de cette découverte et pars faire un petit tour rapide dans ma maison en traversant murs et objets puis me décide à revenir assister au spectacle de cette ultime tentative de sauvetage.
Sauvetage de qui, au fait ?
Qui à pu avoir l'idée saugrenue de venir mourir chez moi ?
Mais moi, bien sur !
Puisque mon corps ne m'est plus d'aucune utilité, j'ai bien du me résoudre à l'abandonner quelque part.
Ces deux imbéciles sont en train de tenter de me ramener à la vie.
Je leur crie d'arrêter.
J'essaie de leur expliquer que je suis bien, très bien même, que je veux profiter de mon nouvel état pour explorer l'Univers dans son entier, rejoindre les sources de la Vie, que surtout, avant tout, je veux me rendre à "Horlemonde", ce lieu magique ou j'ai donné rendez-vous à ceux qui sont partis avant moi, à ceux que j'ai aimé.
Mon esprit peut bien hurler, sans mon support corporel, je ne peux hélas émettre aucun son, ne peux non plus être vu, je ne peux plus communiquer avec le monde des vivants.
Soudain, c'est l'horreur, je suis comme aspiré par le pantin désarticulé qui gisait à terre.
Une douleur intolérable me submerge.
Douleur physique, douleur morale.
Mon corps semble se consumer intérieurement alors même que mon esprit réalise qu'il vient d'être renvoyé en prison pour une durée indéfinie.
Je viens de prendre perpète, sans remise de peine possible.
Je voudrais ouvrir les yeux, insulter mes bourreaux, mais la douleur est bien trop forte et je suis englouti par une vague immense et noire vers un coma qui va durer des heures, des jours ou des semaines.
Pour le coup, j'ai peur, beaucoup plus peur de cette "non vie" que de ce que l'on appelle à tort "la Mort".
Je sais maintenant que je peux rejoindre "Horlemonde" et qu'il me faut me préparer afin d'éviter tout nouveau faux départ......
Philippe |