Yag.

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Le 22 Nov 11:47
La Revanche de Lucifer
Le ciel, la terre, la lumière, les ténèbres, l'eau, les arbres, le soleil, la lune, les animaux, et toi. Toi, mon homme !
Il n'y a vraiment pas grand-chose à faire, dans notre jardin, mais tu t'en fiches. Tu as vu, ce qu'il y avait dans le jardin, et tu as vu que cela était bon. Je t'ai dit que cela était bon, c'est pour ça. A toi, ça te suffit. Normal, tu ne connais rien d'autre…
C'est sûr, tu ne brilles pas par ton intelligence, mais je t'aime comme tu es. Il ne nous faut rien de plus pour être heureux ensemble : Chaque jour je t'accompagne, et chaque nuit je m'endors en toi.
Un jour, j'ai voulu te montrer autre chose. J'ai voulu te montrer ce que c'était que Faire. Je t'ai fait un arbre, et tu as ri. Tu as essayé d'y grimper mais tu n'as pas réussi, alors, comme je ne voulais pas que tu te blesses, je t'ai dit de ne pas essayer… Et tu ne l'as pas refait. Parce que je te l'ai dit.
Tu n'avais pas l'air triste, parce que j'étais là, et tu n'as rien vu d'autre que moi… Je t'ai fait plein de jouets, plein de choses, plein d'endroits où aller, et tu les as tous aimés. Quelle reconnaissance dans ton regard… Normal, tu ne connais rien d'autre.
Un jour Lucifer est venu me voir pour… Je ne sais plus quoi. L'administration, sans doute. Un problème d'arbres, de rivières et de continents, hors du jardin. Mais je savais qu'au fond c'était un problème avec toi. Tu sais, c'est moi qui l'ai créé pour qu'il s'occupe de tout, lui et les anges, mais ils n'ont aucune initiative, c'est pathétique… J'exagère, Lucifer est un peu mieux que les autres : lui, au moins, il s'en rend compte. Surtout depuis que tu es là, il a un élément de comparaison.
Je l'aimais, avant. Je l'aime toujours, bien sûr. Comme si je pouvais cesser de l'aimer… C'est mon premier, après tout. Il dit que je ne l'aime pas comme avant, que je ne l'aime pas comme toi. Peut-être ne l'ai-je jamais aimé comme je t'aime, parce que je ne l'ai pas créé pour être aimé…
Mais toi tu t'en fiches, bien sûr, tu aimes, c'est tout. Tu aimes comme moi, de façon inconditionnelle, et tant que tu es aimé tu n'as besoin de rien d'autre. Je le sais, je t'ai fait comme ça, à mon image.
Bien sûr, parfois, je pense à Lucifer… Lui, il me comprend vraiment, parce qu'il sait ce que ça veut dire, de Faire. Je lui ai donné cela pour qu'il m'aide… C'est presque mon égal. Mais toi tu es réellement comme moi parce que tu aimes comme moi : tu aimes sans comprendre, sans savoir.
Et tant qu'il y a un soir, tant qu'il y a un matin, tant que nous sommes ensembles, tu es heureux… Et moi aussi, car tu es à moi et je peux dormir en toi.
Finalement, j'ai dû chasser Lucifer. Il était revenu pour me voir, pour te voir aussi. Il sait pourtant que j'ai interdit tout cela… Tu es mon homme, et comme toutes mes créations, j'entendais ne pas te partager avec d'autres. Mais je crois qu'il venait pour me récupérer, pas pour te prendre.
Ne sait-il pas quelle est sa place ?
Mais il est venu et tu l'as vu. Tu as vu un autre que moi, et dés lors tu as voulu un « autre », toi aussi. Tu ne t'en souviens pas, mais tu as tout de suite fait le rapprochement avec les animaux, ceux qui vont deux par deux. Je t'ai dit de ne pas te tourmenter avec ça, mais comme tu ne savais pas ce que c'est que le tourment…
J'ai eu beau te dire que les animaux, ça n'était pas pareil, qu'ils avaient besoin d'être deux pour faire d'autres animaux, et que toi tu étais unique, mais tu n'as pas compris. Tu voulais que je te donne quelque chose, comme je l'avais toujours fait.
Alors je t'ai fait un autre. Pareil, mais différent, avec le même procédé de fabrication et des matériaux similaires, et je lui ai donné la volonté de Lucifer parce que c'était le seul étranger que tu avais vu. Mais ça ne t'a pas plu. Et à moi non plus d'ailleurs. Non, ça n'a jamais vraiment collé, avec Lilith… Alors je l'ai donnée à Lucifer, et, pour un temps, ça l'a calmé.
Mais toi, tu sentais bien que quelque chose n'allait pas : Lilith, c'est la première chose qui ne t'a pas plu, la première que tu m'aies demandé et la première que tu ais voulu que j'enlève de ta vue. Alors, pour te consoler, je t'ai fait une autre comme toi, vraiment comme toi, issue de toi… Pas comme Lucifer, mais à ton image comme tu es à la mienne.
Elle est pour toi un peu de ce que Lucifer fut pour moi.
Et je dors encore en toi - en vous, puisque tu es deux à présent, toi et Eve - mais ça n'est plus la même chose…
Lucifer est revenu me voir, pour parler. C'est la première fois depuis qu'il a déménagé, tu sais, c'est un grand pas pour lui. Il a vu que tu étais deux, et il m'a expliqué des tas de choses sur toi. Je ne sais pas ce qu'il a vu en toi, il a appelé ça le potentiel. C'est différent de Faire, différent de ce qui est. C'est comme ce que je dis avant que je ne le dise, c'est ce que je pourrais dire, mais pas forcément…
Lucifer est très intelligent, tu sais, il n'y a que lui pour penser à des choses comme ça. Pour penser à autre chose que ce que je dis. Il voit en toutes choses ce à quoi je ne pense pas tout de suite… C'est pour ça aussi que je l'ai fait !
Il m'a dit que tu étais incomplet, qu'il manquait quelque chose à ta perfection, et que c'est pour ça que les choses n'étaient plus comme avant. Il voulait te parler, mais je lui ai dit non. Il a tellement insisté que j'ai fermé les yeux quand il a voulu s'asseoir près de ton autre, Eve. Il a peut-être raison, au fond… Ces derniers temps, le jardin est plutôt monotone. Depuis qu'Eve est là, tu ne cesses de lui montrer le jardin, et moi j'ai fini de te le montrer il y a longtemps.
Je l'ai donc laissé faire, et Lucifer a fait une chose extraordinaire auquel je n'aurais jamais pensé. Il t'a parlé… A Eve, à toi, quelle différence ? Mais surtout il t'a montré l'arbre que je t'avais fait, et auquel je t'avais dit de ne pas grimper, et tu t'es souvenu que c'était parce que ses fruits étaient hors de ta portée, hors de ton domaine… Déjà à l'époque tu n'avais pas très bien compris, c'était nouveau pour toi.
Lucifer t'a montré l'arbre, et, puisque tu ne pouvais pas y grimper, il t'a tendu un fruit.
Quel malin ce Lucifer…
Toi, tu as cru que c'était le fruit, mais c'était lui… Lucifer, depuis le début.
Il t'a tendu un fruit, et tu as goûté à ce que tu croyais interdit, à ce qui était hors de ta portée. Et tu t'es demandé pourquoi tu n'y avais pas goûté plus tôt : il aurait juste fallu que tu trouves un autre moyen de l'atteindre… De ce moment, tu as su. Tu as su qu'il y avait autre chose que ce que je te donnais, tu as su que, si tu voulais, tu pouvais avoir plus encore.
C'était toute une activité étrange et nouvelle dans ta tête ! Tant de questions d'un coup, chez toi qui n'en avait jamais formulée aucune, les questions entraînant d'autres questions sans attendre les réponses, se bousculant dans ta pauvre caboche… Et la plus grande question de toutes : Pourquoi ?
Je suis venu vous voir, Eve, Lucifer et toi. Tu voulais me poser toutes tes questions mais tu as eu honte… Tu t'es rendu compte sur l'instant que tu n'étais pas mon égal, comme tu le croyais, et ça t'a intimidé. Tu n'as pas compris que tu étais réellement mon égal, du moins pour ce qui est le plus important !
Mais si je te l'avais dit à ce moment là, tu l'aurais questionné aussi. Avant, l'incompréhension ne t'avait jamais gênée, mais avec la honte et la peur, presque déjà la haine, tu étais en face de ta propre imperfection. Je le vois à présent, Lucifer avait raison, même si je t'aimais bien comme tu étais.
Tu étais imparfait, il t'a rendu perfectible.
Et moi aussi. Avant cela, je n'avais jamais su pourquoi je vous avais créé…
Je crois que je t'aime encore plus à présent qu'il ta changé, ou plutôt qu'il t'a dit que tu pouvais changer toi-même. Bien sûr, je ne peux plus te le dire directement : tu es si loin… Le jardin n'avait plus vraiment de raison d'être, alors je t'ai placé sur Terre, et je t'ai donné le pouvoir de faire comme les animaux pour assurer ta pérennité. Tu m'en veux, parce que ta vie est difficile à présent que je ne te donne pas tout…
Tu ne le sais pas encore, mais obtiendras un jour par toi-même bien plus que ce que je te donnais dans le jardin. Lucifer m'a fait voir la lumière en même temps qu'à toi : il me connaît bien, lui et moi c'est une vieille histoire.
Tu commences à comprendre des tas de choses, toi aussi. Souvent, tu te trompes, et, comme tu n'es pas aussi intelligent que moi ou Lucifer, tu as besoin de ranger le monde dans des cases pour tenter de le voir tel qu'il est. Des cases de la taille que faisait notre jardin, ou plus petites.
Tu as même fait des catégories pour l'amour… Avec ces histoires de sexe, et toutes les cadeaux pourtant nécessaires de Lucifer - la honte, la peur, la jalousie, l'interdit, le mal et le reste - tu étais bien obligé. Tu as inventé l'amour du père pour le fils, l'amour du fils pour le père, le frère, la sœur, l'amant, l'amante… Tout ça te fait souffrir, mais c'est comme le reste : cela t'es nécessaire pour choisir, pour avancer.
Evidemment, tu regrettes encore notre histoire, et tu as un pincement au cœur quand tu y penses : pour toi, c'est interdit qu'un fils aime son père, qu'un père aime son fils, qu'un homme aime un autre homme… En tout cas pas de la même façon qu'un homme aime une femme. Peut-être parce que ça te rappelle trop ce qu'on a vécu ; tout ce qui s'éloigne de l'amour que tu portes à Eve, tu en as peur.
Mais tu apprends, et tu comprends même parfois - dans le trop rare moment de bonheur absolu que tu atteint lorsque ton âme touche celle d'un autre comme toi, comme autrefois je la touchais - que le véritable amour est inconditionnel.
Grâce à ça, tu fais ton petit bonhomme de chemin…
Et moi ?
Que veux-tu que je te dise… J'aime Lucifer, mais, comme pour toi, nous n'habitons plus ensemble. Je t'aime aussi, mais différemment. Je dors toujours en toi, mais tu ne le remarques plus, ou pas souvent. Je t'avais fait encore plus à mon image que je ne le pensais, et il a fallu Lucifer pour voir cela en toi : tu tiens de lui aussi, puisqu'il m'a aidé à te Faire. Tu découvres des choses nouvelles, des choses auxquelles je n'avais pas songé.
Tu Fais, à ta manière.
Tu ne me vois plus, mais je veille sur toi, et Lucifer veille à ton éducation ; tu es un peu notre enfant, maintenant que je sais ce qu'avoir des enfants veut dire. C'est grâce à toi.
Un jour, il faudra que je fasse un enfant avec toi, pour qu'il puisse t'apprendre l'amour comme tu me l'as appris… Je me demande ce que ça donnera ! |