Le trésor magique ou secrets de famille (2)



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Paisansage


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Le 28 Avr 22:21

Le trésor magique ou secrets de famille (2)

Dans ces camps de déportés, dans ces parcs où tout le monde pataugeait sur des terres hostiles, la mort rôdait inlassablement et frappait les moins résistants. Il n’avait jamais fumé et pourtant il ramassait les mégots qui pigmentaient cette terre grillagée d’humiliations, de flétrissures et d’avanies. Dire que son action fit un tabac serait trop facile, mais de cette récolte il allumait souvent la dernière cigarette aux hommes aux joues hâves. Etiques, décharnés et cachectiques ils s’éteignaient ainsi, les yeux hagards, dans les volutes d’une dernière bouffée. Difficiles années de sursis où tant d’amis sont tombés près de lui où tant de fois la mort semblait dire : « Je suis près de toi et je ne te lâcherai pas ! » Alors dans ces parcs de non vie, mon grand-père, qui pensait lui aussi bientôt partir, marmonnait, soliloquait et s’envolait bien souvent dans le ciel de son enfance. Un jour alors qu’il était perdu dans ses pensées lointaines, le vent se leva soudainement. Les nuages s’entrelacèrent dans un ciel mouvementé et lui écrivirent ce message : «Tout ce qui meurt a vécu. Tout ce qui ne meurt pas ne vit pas. » Cette phrase avait une résonance particulière dans ces antichambres de la mort. Valait-il mieux mourir que de ne pas vivre intensément ? Valait-il mieux mourir pour que l’on reconnaisse sa vie, son existence ? Mais il était encore jeune et l’expérience lui manquait ! Il devait acquérir un enseignement pour partager un savoir ! Dans ces enclos d’hommes décharnés et vidés d’envie, y avait-il un espoir de se voir grandir ? Là où il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort ? Vivait-il ? Tout s’embrouillait dans son esprit… Des larmes de pluie frappèrent ses yeux aux paupières diaphanes et lui lavèrent ses noires idées. Un peu groggy tel un boxeur sonné, il supplia le ciel qui pleurait lui aussi à grosses gouttes. Il s’agenouilla, ferma les poings et hurla à s’en casser la voix ces mots de condamnés : «Laisse-moi vivre ! Laisse-nous vivre ! » Alors et allez donc savoir pourquoi, la mort prit peur de l’immensité d’un cœur, recula sous un ciel grommelant et le laissa vivre en s’inclinant. Depuis ce jour il s’accrocha fermement à la vie pour pouvoir mourir normalement tout en ayant vécu pleinement.

Grand-père a toujours aimé lire et connaissait Zola par cœur. Tiens, il avait inventé un procédé mnémotechnique sur son œuvre et le déclamait comme suit : « A Paris, Rome ou Lourdes, l’Argent fait La joie de vivre des Nanas qui pensent au Rêve d’Une page d’amour sans Fécondité sur La terre qu’on appellerait Au bonheur des dames. Point de coup d’Assommoir sur le prix du Travail mais de La vérité dans Le ventre de Paris où L’œuvre des femmes non rabaissées au rang de Bête humaine embellira nos pensées de Boutons de rose soufflés par un Ouragan d’esprit. » Il terminait tel un orateur qui revendique ses droits : « Cha ch’ed mi et j’l’ai pondu en Germinal! Oui Monsieur en Germinal. » Que de belles soirées avec aussi son auteur préféré, le poète mineur de Denain, Jules Mousseron. Mineur de fond et homme de scène il avait fait de Cafougnette son personnage fétiche qui traversait par ses histoires tout le nord de la France. Ah le nord de la France ! Une des grandes passions de mon grand père ! Les histoires de Cafougnette bien sûr, les récits de Mononque Hubert et ceux de Kapio un personnage qu’il avait inventé de toutes pièces. Les guinguettes et leurs flonflons. Les accordéons des gloires locales comme Aimable et Momo Larcange. Les kermesses, les ducasses, les carnavals et leurs géants. Dans la tristesse il parlait de l’horrible catastrophe de Courrières près de Lens du 10 mars 1906. Là, 1099 personnes périrent lors d’un coup de poussière. Horribles ces poussières de carbone qui s’enflammèrent et ravagèrent cent dix kilomètres de galeries après une explosion d’une rare violence. Larme à l’œil il contait le courage de treize hommes qui vingt jours durant se creusèrent un passage dans les galeries écroulées. Ils rampèrent et marchèrent sur des kilomètres et des kilomètres pour sortir du noir et voir enfin la première main propre tendue. Dans ces boyaux de terre ils trouvèrent la force en se nourrissant d’avoine et de la viande d’un cheval mort. Les obsèques aussi du treize mars de cette même année où à la fosse commune de Billy les Mines et sous une tempête de neige, quinze mille personnes se recueillir dans le respect le plus profond pour former le cortège humain le plus déchirant et le plus long d’Europe. Il était intarissable. Tenez ! Le soir quand il nous racontait des histoires près de la cheminée, même les mouches s’arrêtaient de voler pour l’écouter. Il était un véritable conteur venu d’ailleurs. Il s’exprimait parfois de façon emphatique, mais ses mots étaient des pétales, ses phrases des fleurs et ses histoires des bouquets de senteurs… Sa région était tellement ancrée dans son esprit qu’il voyageait toujours avec un petit flacon empli de terre natale mélangée à quelques éclats de « gaillette » d’anthracite et de boulets. Ceci est mon sol et je ne dois jamais l’oublier disait-il. Parfois et c’était rigolo, il parlait du rouchi, patois de Valenciennes, qu’il revendiquait avec force : « Essayer de faire taire le parler d’un terroir, c’est tenter de réduire l’histoire au silence pour oublier la parade du temps dans son défilé de cultures. » Je crois même qu’il était fier de sa trouvaille, car tel un homme d’état ou un comédien sur les planches, il hochait la tête en signe d’approbation et rythmait ses mots de son index. Il défiait le ciel qu’il connaissait tant et terminait toujours par : « Et cha ch’ed mi ! » Il se faisait fort de réciter en ch’ti aux bonnes gens venus d’ailleurs, un de ses poèmes sur Trith Saint Léger, village de son enfance et surtout de ses belles amours.

- Allez grand-père récite-moi !

A suivre... A suivre... A suivre... A suivre... A suivre... A suivre... A suivre...


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