Complément de Revenu : Gagnez 500 € par vente en travaillant à domicile !



La remontrance (Les amitiés particulières)



Contes et narration > La remontrance (Les amitiés particulières)

Auteur
Message
Njb880


Inscrit le: 24 Déc 2009
Messages: 58
Le 17 Juin 19:39

La remontrance

La nuit tombait sur la rue d'Argenton. Pierre était debout sur le petit bout de trottoir qui longeait le mur d'en-fort de la caserne en face de chez lui. La voiture de Nicolas était garé à peine à quelques mètres de lui. Personne ne bouge dans la voiture. Il décide donc de se diriger vers la porte de son appartement. Une portière claque et une voix l'appelle une fois passé à côté de la voiture.

« - Pierre ? »

Il continue sa route et ne se soucie guère de l'appel de sa meilleure amie.

« - Qu'est ce que tu fais ?
- Qu'est ce que je fais ? En tout bon abruti qui se respecte, je me casse d'ici, dit-il sans feindre de cacher sa colère.
- Donc tu ne viens pas ?
- Non, merci. Ce sont tes amis, pas les miens.
- Mais arrête un peu, supplia-t-elle vivement.
- Non, c'est fini. T'as fais ton choix. Allez, on se revoit plus tard, dit-il en faisant le code de la port d'entrée. »

La porte claque au nez d'Estelle. Elle retourne vers la voiture, au moteur allumé, dans laquelle Nicolas l'attend.

« - Il ne vient pas ?
- Non, répondit-elle.
- Très bien, ça nous fera des vacances.
- Si tu veux, je ne viens pas. Ça te fera encore plus de vacances, dit-elle excédée.
- C'est pas ce que j'ai voulu dire. »

La voiture de Nicolas démarre vers la soirée qu'organise un de ses amis, Pierre-François, dit Pef.

« - Si, si, je sais très bien ce que tu as voulu dire. Tu es jaloux, accusa-t-elle dans un regard qui n'augure rien de bon.
- Vous avez une drôle de relation, c'est tout.
- Tu sais pas ce que c'est. Tu n'as pas d'ami comme ça. Tu as beaucoup de potes mais quand tu es vraiment seul, tu sais pas qui appeler. Quand ça va pas, tu sais pas qui appeler. Personne ne connaît ta vie. Ne juge pas quelques chose que tu connais pas. Tu n'auras jamais de relation avec quelqu'un comme celle que j'ai avec Pierre.
- J'ai pas d'ami pédé alors c'est sûr, dit-il avec une arrogance et un sourire que Pierre aurait détesté.
- Ne sois pas vulgaire, s'il te plait. Pour être ami avec un pédé, comme tu le dis, il faut le mériter. Et d'ailleurs, il n'y a que moi qui ait le droit de dire qu'il est pédé. T'es pas son ami, toi.
- Non, il me déteste.
- Ouais et je devrais sans doute l'écouter plus souvent, lâcha-t-elle finalement.
- Tu ne le penses pas.
- Je n'en sais rien. »

Elle lui tient tête. Elle tient tête à Pierre. Comment faire ? Elle s'échine à ménager les gens autour d'elle. Elle défend Nicolas devant Pierre et Pierre face à Nicolas.

Mais comment pourra-t-elle vivre au milieu de cette foule ? Bien sur, il y a Nicolas. Mais lui, ce n'est pas Pierre. Il peut faire ce qu'il veut, il ne pourra pas le remplacer. C'est pourtant ce qu'il voudrait. Après la brève rupture du moi dernier après l'étreinte de Pierre avec cet inconnu, elle était revenue et il lui avait poser l'ultimatum fatal : lui ou Pierre. Naïvement, elle avait accepté en se disant pouvoir ménager les deux. Pierre avait été atterré par sa décision. Comment peut-on demander ça à quelqu'un ? Comment peut-on prétendre aimer quelqu'un et l'amputer d'une partie de lui-même ? Un mois s'était déroulé comme ça. Pierre et Estelle se cachaient pour se voir. Ils vivaient comme des amants, eux qui avaient toujours vécu au grand jour une relation considérée par tous comme étrange. Là, pour eux, c'était bizarre. Pierre lui avait alors demandé d'assumer ses choix. Évidemment, Estelle ne voulait pas l'entendre. Alors l'éloignement était inévitable.

Aujourd'hui, c'était le dernier pour Pierre et Estelle dans le nid qu'ils s'étaient bâtis à Limoges. Avant le départ, ils s'étaient promis de s'offrir le cadeau de rupture. C'était le grand jour, Nicolas savait que les deux amis devaient passer la journée ensemble. Pierre a attendu des heures assis sur le canapé-lit du salon au milieu du bazar de la vie en solitaire. Au dessus de la télé, la poche contenant la montre que Pierre avait acheté attendait Estelle. Il l'a appelé. Toutes les heures. Quand à 5 heures le téléphone a sonné, ce n'était pas elle, c'était Arnaud.

« -Salut Pierrot, ça va ?
- Oui très bien, merci. Et toi ?
- Ouais. Alors, prêt pour la dernière soirée de l'année ?
- Toujours, dit-il en riant malgré l'attente coriace.
- C'est chez Pef que ça se passe.
- Le pote de Nicolas ?
- Oui.
- Dans ce cas-là, on verra...
- Non, Pierre, tu peux pas nous faire ça : c'est la dernière soirée, on va rigoler, on leur parlera pas.
- On verra. Je te rappelle dès que j'aurai des nouvelles d'Estelle.
- Ok, bises.
- Bises, Arnaud. »

Une fois le téléphone raccroché, l'attente fût plus longue qu'elle n'était auparavant. L'appartement était finalement plus petit qu'il ne croyait : la cuisine où il préparait à manger pour ces amis les vendredis après-midi, le salon où ils regardaient des séries américaines qui font rire puis pleurer, la chambre où il avait perdu son innocence, la salle de bain où il se rasait pendant qu'elle prenait sa douche tous les matins. Voilà, le tour était terminé. Quelques mois d'une vie résumés au voyage dans 35 mètres carrés à Limoges.

Alors qu'il regarde par la fenêtre qui donne sur la caserne, le téléphone vibre et sonne sur la table basse à côté d'un cendrier et d'un café tiède.

« - Oui ? répond-il.
- C'est moi.
- Oui et alors ?
- Je m'étais endormie.
- C'est bien.
- Tu viens ce soir ?
- Je ne sais pas...
- Tu ne les aimes pas et tu vas venir ? lâcha-t-elle.
- Je n'en sais rien, je te dis.
- Putain, tu me fais trop rigoler...
- Bein, écoute, rigole. Moi je te laisse.

Il raccrocha violemment et posa le portable sur le rebord de la fenêtre. Dans une colère qu'il ne connaissait pas, Pierre sortît son sac, le remplît de tout ses vêtements éparpillés partout parterre et enfila sa veste. Il descendît l'étage qui le séparait de la porte d'entrée de l'immeuble. Avec détermination, il enclencha le pas vers sa voiture pour y déposer ses bagages, bien décidé à partir. La tête dans le coffre, il se rendît compte qu'il avait oublié son portable dans l'affolement. Il remonta la rue lorsque la voiture de Nicolas apparu face à lui pour quelques remontrances.

Assis sur le canapé où il avait perdu sa journée, la rupture était consommée. Il allume une cigarette encore vêtu de sa veste. Le portable sonne sur la fenêtre. Il songe au temps perdu. Il songe à tout ce qu'il a fait. Il songe au fait que l'amitié entre un garçon gay et une femme hétéro n'est pas si facile qu'on le pense. Finalement, il doit trop attendre trop de chose de sa part, comme toujours. Il ne doit pas empêcher Estelle de vivre sa vie. Elle n'est pas à lui. Il venait de le comprendre. Estelle était à tout le monde. Il écrase sa cigarette dans le cendrier et se dirige vers la fenêtre. C'est Arnaud. 4 fois, Arnaud.

« - Tu ne viens pas. Estelle est là.
- Non, j'en ai pas très envie.
- Allez, viens s'il te plait. On va se faire chier sinon.
- Arrête...
- Attend-moi, je viens te chercher. »

L'interphone retentit dans le silence du 28 rue d'Argenton. Pierre se décide à descendre rejoindre Arnaud. Il monte dans la voiture et enchaîne sur quelques banalités. Il se rassure sur le fait qu'il y ait à boire. Oui, il faut oublier ce soir. Oublier la solitude. Oublier Estelle. Oublier cet inconnu qui ne rappelle pas. Oublier Love Story. Oublier Mikaël. Oublier la vie, tout simplement.

Les regards se croisent chez Pef. Estelle est debout avec un verre de vin à la main. Nicolas est là aussi, il est sur son terrain. Il gagnerait s'il devait y avoir une guerre. Pierre ne lui offre même pas le plaisir d'un regard. Lui, il scrute chacun de ses mouvements. Il se demande ce qu'il fout ici. Pierre ne devait pas être là et cela lui aurait permis d'avoir Estelle, enfin. A ce moment, il sait qu'il a perdu.

Pierre se dirige vers ses amis qui ont l'air heureux de le retrouver pour cette dernière soirée. D'accolades en accolades, Pierre se retrouve à quelques pas de sa meilleure amie. Arnaud se demande ce qu'il se passe entre eux-deux.

« - Rien, répond-il.
- Comme toujours, il ne se passe jamais rien, ironisa-t-il. Pourtant, là, on dirai qu'il y a de l'orage dans l'air.
- C'est la Sibérie, dit-il en vidant son verre de vodka.
- T'es en forme, toi, ce soir, dit-il en montrant du doigt le verre rempli seulement quelques minutes auparavant.
- Je veux oublier.
- T'inquiète, tu ne te souviendras de rien, dit-il en lui en resservant un autre. »

Pierre passe devant Estelle pour atteindre la terrasse pour fumer une cigarette. Il ne les compte plus depuis ce matin. Il s'appuie sur la rambarde pour regarder plus intensément les lumières de la ville qui s'endort. Une présence, derrière lui. Il l'a senti. Il a entendu les voix, les éclats de rire s'intensifier puis redevenir sourds.

« - Tu m'en veux ?
- Évidemment, dit-il sans quitter du regard les lumières de Limoges.
- Je crois que je ne voulais pas...
- Le quitter ? l'interrompît-il en se retournant finalement vers elle. Passer ta dernière journée ici avec moi ?
- C'est ça...
- Explique-toi une bonne fois pour toute. Tu ne voulais pas le quitter ou tu ne voulais pas être avec moi?
- Les deux sans doute. Ce que je sais, c'est que je voulais pas que ça se termine.
- Moi, j'ai eu le temps de réfléchir à ce que je voulais, aujourd'hui.
- Alors, c'est fini ?
- Je ne sais pas, moi non plus. »

Silence, les yeux dans les yeux de l'autre.

« - Oublions ça pour ce soir. Regarde, tout le monde t'attend, supplia-t-elle légèrement.
- Même les gens que je n'aime pas ? ironisa-t-il.
- Surtout, eux. Ils n'ont jamais vu un pédé d'aussi près. C'est le zoo pour eux ce soir. »

Il rit tout les deux de bon cœur malgré tout. Rien n'est effacé pour autant.

« - Ne les décevons pas, alors.
- Je t'aime, avoua-t-elle.
- Ça, va falloir le prouver et c'est pas gagner.
- Je faire de mon mieux. »

Par la fenêtre, Arnaud regarde la scène : les regards qui ne veulent pas se croiser, les reproches qui inondent les gestes puis les rires et les excuses à demi-mots. Pierre et Estelle était une énigme pour lui. Il n'avait pas chercher à comprendre parce qu'il savait qu'il n'y avait rien à comprendre. C'était comme ça et c'était plutôt beau. Il se disait qu'il ne connaîtrait jamais ça, cette intimité, et mesurait quand même la chance qu'ils avaient. Le pire pour lui, c'est que ni Pierre ni Estelle ne se rendaient compte de cette chance. Ils ne voyaient pas que l'un et l'autre étaient éteints lorsque l'autre n'était pas là. Alors qu'importe les remontrances, ils se retrouveront un jour et ça, Arnaud en est persuadé.

Contes et narration > La remontrance (Les amitiés particulières)



Copyright © 2006 - 2010 Lespoemes.com | Rencontre | Création Site Internet | Poème | Rencontre Musulmane | Annonces | La remontrance (Les amitiés particulières)