Njb880
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Le 20 Juin 9:50
Le gentleman
Un mois. Un mois sans nouvelles. Un mois à attendre presque continuellement. La fac était finie depuis plus d'un mois. La vie au sein de cette famille, si lointaine de lui au fond, pesait lourd sur les épaules de Pierre, surtout en l'absence d'Estelle. Mais il y avait le travail. Pierre avait trouvé un job d'été dans ces cafétérias d'autoroute où un steak-frite coûte un bras. Au fond, la plonge, c'était pas le pire. Il pouvait se cacher de ce monde qui lui faisait parfois peur
Après le 14 juillet, c'est le premier grand chassé-croisé des vacances. Tout le monde doit être sur le pont. Pierre s'était fait des amis dans cette aventure. Venir travailler était devenu une récréation au milieu de la solitude et des tensions familiales permanentes. Ce samedi-là, c'est seulement vers minuit qu'il quitte le travail. Sortir, ce n'était pas possible : debout à récurer des assiettes pendant 9 heures remettait à plus tard tous déplacements superflus. En sortant du vestiaire, il regarde vainement son portable pour découvrir que personne n'avait essayé de le joindre depuis 19 heures. Il rentre au domicile familiale et le rituel est le même : lentilles, douche, dodo. Il n'est qu'une heure et demi lorsque Pierre parvient à s'endormir.
Le lendemain, rebelote. 11 heures du matin : sur le front jusqu'à 16 heures. Coupure de 16 heures à 19 heures. Débauche à 23h30. Il tente de travailler entre les blagues et les jeux d'eau : obligés lorsqu'on travaille en plonge. Heureusement, lundi, c'est repos. Cette vie d'automate l'encourage quand même à continuer ces études, malgré la bonne humeur. Il se demande encore comment font les gens qui bossent là-dedans toute l'année. Le besoin d'argent sans doute.
Ce soir, il rentre se coucher en se disant que le lendemain ne sera pas un jour passé à nettoyer les assiettes des touristes anglais, danois, belges ou français. Les français : les pires selon lui. Comme tous les soirs, il ne s'endort pas avant 1 heure du matin. Le lendemain, le réveil est difficile. Il est tout de même midi dans cette grosse maison bourgeoise. Les bruits de la vie parviennent facilement jusqu'à la chambre de Pierre. On ne dort pas bien lorsque la vie continue autour de soi. Enfin, pas pour tout le monde mais pour Pierre, c'était le cas. En se levant, il ne regarde pas son portable en se disant que personne n'a dû penser à lui. Il se lève pour prendre son café face à des parents qui préparent déjà la salade du midi. C'est donc au beau milieu de gens bien éveillés que Pierre tente de mettre sur pied son esprit, avec un grand café noir à peine sucré. Une douche pour finir le travail et Pierre doit rejoindre sa sœur pour les essais de robe de mariée. Avant de partir, un dernier café accompagne sa première cigarette.
Un portable sonne sur le chevet dans la chambre désordonné de Pierre.
Il prend sa besace, son lecteur mp3, son paquet de cigarette, son briquet et un bouquin pour faire passer l'ennui si ce dernier venait frapper à sa porte. En arrivant à sa voiture, il se rend vite compte qu'il a oublié son portable. Il est déjà en retard mais il s'imagine toujours qu'on aura besoin de lui, le seul jour où il n'aura pas son téléphone sur lui. Il remonte donc dans chambre et enjambe quelques ruines pour arriver jusqu'à lui.
En redescendant vers sa voiture, la vieille chanteuse américaine de jazz reprend du service. C'est Arnaud.
« - Allo ?
- Oui, c'est Arnaud.
- Oui j'ai vu, comment vas-tu mon grand ?
- T'as eu mon message ?
- Non, qu'est-ce qu'il se passe ?
- Dadou a eu un accident de voiture »
Pierre stoppe sa marche nette. Silence.
« - Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda-t-il.
- Il a voulu éviter un chevreuil et la voiture est partie...
- Mais..., ne trouvant plus ses mots.
- Il est mort, Pierre, dit Arnaud avec des sanglots dans la voix.
- Non...
- Il est au funérarium près de chez lui.
- Mais on devait se voir pour l'anniversaire de J-B.
- Je sais... »
La conversation continue ainsi sur d'autres incompréhensions. En raccrochant, il aperçoit sur l'écran du téléphone 11 appels en absence et un message reçu à 7h47. Il compose le 888 et la voix morne d'Arnaud prononce la phrase ambigüe qui veut tout et rien dire. « Pierre, c'est Arnaud. Rappelle-moi dès que t'as ce message, il est arrivé quelque chose »
Assis au bord de son lit, il recherche dans le répertoire le numéro d'Estelle avec une anxiété qu'il ne connaissait que rarement, heureusement. Tout ce bouscule dans son esprit mais il sait que le silence se doit d'être rompu maintenant.
« - Allo ?
- C'est moi.
- Ça va ?
- T'as eu Arnaud ?
- Non...
- C'est Dadou, il a eu un accident de voiture ce matin, il est mort, Estelle.
- Non. »
Silence.
« - Vient chez moi, je t'attend, dit-elle finalement. »
Après avoir appelé sa sœur pour annuler les essayages, il fond en larme assis sur son lit. La peine vient et bouscule tout sur son passage. David est un garçon formidable. Il est de ces personnes que l'on ne pouvait pas détester. Il est souriant, c'est un gentleman. C'est comme ça que Pierre et ses amis l'appellent, le gentleman. Mais le gentleman est mort. Quelle violence pour cette jeunesse insouciante. Elle avait foutu le camp avec les première larmes versées sur la mort de David.
Sur la route vers l'appartement d'Estelle, la musique ne fait qu'alourdir le mal que Pierre ressent. Il chante plus fort puis il murmure une chanson, les yeux en larmes. Puis la voix de Barbara, quelques notes de piano et la pluie sur Nantes. Pierre se préparait lui aussi à voir la mort en face : pas celle d'un père absent mais celle d'un ami cher. « 25 rue de la grange au loup, je m'en souviens du rendez-vous et j'ai gravé dans ma mémoire, cette chambre au fond d'un couloir »
C'est donc dans les larmes que Estelle et Pierre se retrouvent après plus d''un mois de rupture. Debout dans l'entrée, elle l'attend de pied ferme. Ils se prennent dans les bras l'un de l'autre.
« - Ne me fais jamais ça, murmura-t-elle dans quelques larmes.
- Toi non plus, sanglota-t-il. »
Ils se décidèrent tout les deux à aller voir Dadou une dernière fois et soutenir familles et amis dans cette épreuve. Sur la route, ils s'imaginaient à chaque virage trouver la voiture bleue de David dans le décor. Le chemin était bien trop long pour eux. Le silence était devenu roi. Pas de musique. Eux qui chantaient à tue-tête dès qu'ils montaient en voiture, le cœur n'y était pas.
Jusqu'à 18 heures, ils sont restés dans la salle des pas perdus du funérarium sans trouver le courage d'entrer dans la chambre que David occupe. Il a fallu que le reste de l'équipe arrive, pour qu'ils puissent franchir le pas. Les larmes des deux Arnaud, les mains tremblantes de J-B, les yeux trainant à terre d'Amadou, le rimmel défait d'Amandine et Sarah, la peine non dissimulée de Christopher, la rage de Jérémy et la tête fourrée d'Estelle dans le col de la chemise de Pierre : ils se tiennent là debout face au corps inanimé de leur ami dans son costume noir, le visage recouvert d'un drap blanc. Et là, tout à côté, une mère, un père, un frère et des grands-parents accablés par l'injustice. C'est trop dur. C'est vraiment trop dur pour ces jeunes gens que l'inconscience étouffait. Une fois dehors, les regards n'osent pas se croiser, les gestes se posent comme pour se donner du courage. Personne n'éclate en sanglots malgré l'horreur de l'absence et de la vulnérabilité. Pierre a vite le sentiment que le groupe ne résistera pas à ça. Les jours qui les attendent seront trop difficile. Mercredi, c'est l'enterrement. Mercredi, c'est les derniers adieux. Chacun décide d'écrire un mot qui sera lu à l'église mais aussi glissé dans le cercueil avant la mise en bière. Estelle et Pierre n'osent rien écrire. Pierre propose de reprendre simplement le couplet d'une chanson de Julien Clerc que Dadou aimait beaucoup. « Comme un volcan devenu vieux, mon cœur bat lentement la chamade. La lave tiède de tes yeux coule dans mes veines malades. Je pense si souvent à toi que ma raison en chavire, comme feraient des barques bleues et même les plus grands navires. »
La cathédrale est pleine pour ce jeune homme de 21 ans. Dans les premiers rangs, on peut apercevoir la famille d'un côté et les amis de l'autre. A l'heure des oraisons, les amis défilent sur l'autel face au cercueil fleuri. Comme un seul homme, Pierre et Estelle récite à l'unisson les couplets de la chanson. Leurs voix se chevauchent et se soutiennent, il est sûr que seul, ils n'y seraient pas arrivés.
Pierre est athée. Il ne croit pas en tout ça. Comment retirer quelque chose de bon d'une telle épreuve ? Il sait qu'il faut se raccrocher à quelque chose quand on sent que l'on ne contrôle plus rien, mais il ne faut pas s'accrocher à un mensonge. Le questionnement n'est pas à l'heure. Pierre se confond dans une tristesse dont il croit ne jamais se sortir. Il pense au corps couché dans le cercueil, à la peine de la mère qui voit s'envoler le fruit de son ventre, aux amis qui ne sauront pas dire qu'ils ont mal, comme lui ne saura pas le dire.
Ils reprennent la voiture pour se rendre au cimetière. Une heure de route qui permet de se ressaisir un peu. Mais la peine revient lorsqu'il faut se bousculer devant le marbre réchauffé par le soleil de l'été et le trou creusé pour faire passer le cercueil. Une rose blanche à la main, ils attendent tous collés les uns aux autres, les mains dans les mains, le visage des filles posé sur les épaules des garçons. Chacun prend son temps devant la dernière demeure de David. Certains parlent, d'autres se taisent. Pierre et Estelle jètent leurs fleurs sans arriver à réprimer des larmes de chagrin.
Puis l'heure des condoléances arrive. Les parents attendent à quelques pas de là. Pierre et Estelle s'avance vers cette mère au regard défait. Pierre n'a jamais su quoi dire dans ces cas-là. Que peut-on dire ? Que l'on comprend ? C'est faux. Que l'on soutien ? C'est vrai mais pas pour longtemps. Que l'on souffre ? C'est vrai mais ça ne se dit pas. Que l'on aimait ? C'est vrai. Dans les bras de la mère orpheline, Pierre murmure.
« - Vous aviez un garçon formidable. »
Elle pose une main tremblante sur sa joue comme pour le remercier. Mais Pierre se rend compte qu'il a utilisé le passé pour parler de Dadou. Voilà, il est mort. C'est vrai, c'est sûr, maintenant. Il embrasse le frère, le père et les grands-parents de David. Estelle fait de même. Ils partent à l'entrée du cimetière pour laisser les personnes qui attendent se recueillir tranquillement. Ils allument une cigarette en attendant.
« - J'ai pris 10 ans, aujourd'hui, dit-il en évacuant sa première bouffée.
- Comme tout le monde je crois.
- J'ai quitté Nicolas, lui avoua-t-elle.
- Et on t'a coupé le téléphone ?
- Toi aussi ? ironisa-t-elle. Moi, je n'osais plus.
- Fallait, imposa-t-il.
- Je sais.
- Au fait, je ne reviens pas à Limoges en septembre. J'ai été pris dans une formation que j'avais demandé l'année dernière.
- Ah bon ? dit-elle en voyant arriver Arnaud et d'autres amis à eux.
- La grand-mère de Dadou nous propose d'aller boire un verre chez elle avec toute la famille. Vous venez ?
- Oui, bien sûr, dit Pierre en se rassurant de l'accord d'Estelle d'un geste de la tête »
Réunis dans la petite maison de ville, les amis se marchent un peu dessus en buvant leur jus d'orange. Bien vite, ils se retrouvent tous dehors : ceux qui fument allument leur cigarette tandis que les autres sortent pour les accompagner. Ils discutent de la pluie et du beau temps, de leur été qui commence, des possibles retrouvailles avant septembre prochain. Pierre annonce d'ailleurs qu'il ne reviendra pas à Limoges l'année prochaine. Cela ressemble à des adieux pour Pierre. Estelle reste en retrait en rongeant son frein. Pierre pense à ce moment précis qu'ils ne se reverront jamais et s'ils se revoient, ils seront différents et leur gentleman ne sera pas parmi eux.
Il est temps de partir. Tout le monde a de la route à faire. La maman de David sort de la vieille maison. Elle fait le tour des amis de son fils pour les remercier de leur soutien. Elle arrive vers Pierre.
« - Merci beaucoup Pierre. Je sais que mon fils t'aimait beaucoup.
- Moi aussi, sanglota-t-il. Merci à vous.
- Pourquoi tu me remercies ?
- Je ne sais pas quoi vous dire.
- Ne dis rien, dit-elle en posant une main sur le visage du jeune homme. »
En chacun de ces jeunes gens, elle revoit son fils : sa maturité, son insouciance parfois, son sérieux, son regard, sa jeunesse. Mais la jeunesse s'est envolé aujourd'hui pour Pierre, Estelle, les deux Arnaud, Amadou, Christopher, Jérémy, Amandine, Sarah et les autres. |